Et si chaque fois que vous tiriez la chasse d'eau, vous contribuiez à chauffer l'appartement de votre voisin ?
C’est, en substance, le concept de Be.SHARE, un projet pilote, majoritairement financé par l’European Urban Initiative (5 millions d’€), qui a été officiellement lancé le 22 avril 2026 lors d’un événement organisé par Bruxelles Environnement.
L’idée du projet se base sur deux constats : le premier est que les eaux usées qui circulent dans nos égouts conservent une chaleur exploitable (entre 12° et 18° selon la période de l’année) et le deuxième est que sous la terre, plus on fore loin, plus il fait chaud (+3° tous les 100 mètres). Sous le parc et l’avenue Bolivar, une centaine de forages (que les promeneurs ne verront jamais) iront donc chercher la chaleur que la terre accumule naturellement en profondeur. Dans les égouts qui courent sous leurs pieds, des échangeurs feront de même avec la tiédeur des eaux usées. La combinaison de ces deux sources de chaleur, riothermie et géothermie, constituent ainsi le cœur du système imaginé par Be.SHARE : un réseau de chaleur et de froid à basse température, entièrement décarboné, déployé à l’échelle d’un quartier entier.
Be.SHARE : un réseau qui pense collectif
Be.SHARE, comme son nom l’indique, se construit sur une logique d’échange. Le quartier Nord accueille une grande diversité de bâtiments (tours de bureaux, logements, équipements publics) dont les besoins énergétiques sont complémentaires. En pleine journée, par exemple, le personnel d’une tour de bureaux peut suer sous l’effet de serre des larges baies vitrées alors que dans des logements moins exposés au soleil, les occupants et occupantes sont tentés d’allumer le chauffage. Plutôt que de dissiper la chaleur excédentaire dans l’air, le réseau la capture et la redistribue là où elle est utile.
Financé donc par l’Union européenne, le projet est porté par Bruxelles Environnement, en partenariat avec Sibelga, Vivaqua, l’entreprise Karno, la VUB et l’asbl Convivence. Cette multiplicité d’acteurs nécessite dès lors une forte collaboration, beaucoup de bonne volonté et de compréhension de chaque partie prenante, comme l’a d’ailleurs rappelé Philippe Close, bourgmestre de la Ville de Bruxelles. La Ville et Bruxelles Mobilité sont en effet également impliqués dans le projet, en mettant à disposition le parc Maximilien et l’avenue Bolivar pour la réalisation des forages.

Une transition qui ne laisse personne de côté
Be.SHARE ne se veut pas qu’un défi technique et technologique. Parmi ses bénéficiaires directs figurent 200 ménages de logements sociaux du Foyer Laekenois, qui auront accès à cette chaleur décarbonée.
Cette dimension sociale est absolument essentielle. Pour Sandrine Couturier, directrice de Convivence qui accompagne les ménages concernés, ceux-ci ne sont plus considérés comme de simples consommateurs passifs mais réellement comme des partenaires. Ils sont intégrés au processus dès la conception, à travers des ateliers participatifs visant à les accompagner dans la compréhension du nouveau système et à favoriser un changement durable de leurs comportements énergétiques. Une gouvernance qui réunit acteurs publics, privés et citoyens, et qui illustre ce que peut être une transition énergétique réellement juste. Comme le disait Barbara Dewulf, directrice générale de Bruxelles Environnement : « il n’y a pas de transition possible sans l’inclusion de toutes les strates de la société, y compris les plus précarisés ».
Le bénéfice environnemental est lui aussi concret : le système permettra de réduire les émissions de CO₂ de la Région d’environ 1 500 tonnes par an, soit l’équivalent de l’empreinte carbone d’environ 180 personnes. Et en évitant le recours à des climatiseurs classiques pour refroidir les bureaux, il limite également les nuisances sonores et les pics de consommation électrique qui saturent les réseaux lors des vagues de chaleur (un enjeu croissant dans une ville qui se réchauffe). La Secrétaire d’Etat bruxelloise à l’Energie, Audrey Henry, parle ainsi de la décarbonation des besoins en chaleur et en froid comme « le principal défi aujourd’hui pour Bruxelles ».
Bruxelles, laboratoire pour l’Europe
Ce qui rend le coup d’envoi du 22 avril particulièrement symbolique, c’est la vocation exportatrice du projet. Be.SHARE a en effet été conçu dès le départ comme un modèle réplicable : trois villes européennes (Manresa en Espagne, Leeuwarden aux Pays-Bas et Jablonec nad Nisou en République tchèque) suivront de près les innovations développées à Bruxelles, y compris en matière d’accompagnement social et de gouvernance, pour éventuellement les reproduire chez elles.
Comme pour le partage d’électricité, Bruxelles se retrouve être ainsi un laboratoire d’une solution que l’Europe regarde avec attention. Et cette position est d’autant plus indispensable que les crises géopolitiques (et donc énergétiques et économiques) se multiplient. La crise que nous connaissons aujourd’hui au Moyen-Orient le prouve une fois de plus. Comme le disait Audrey Henry, ces crises doivent nous mener à accélérer la transition énergétique vers l’énergie décarbonée, ce qui devra nous permettre à la fois de maitriser les prix et de gagner notre indépendance. S’engageant en ce sens pour la fin de la législature, elle a également annoncé lors de ce lancement la mise en place sous peu d’une vision zonée des réseaux de chaleur en Région bruxelloise. Affaire à suivre de près donc.
Le futur est autour de nous
Qu’on lève les yeux vers le ciel ou qu’on pose son regard vers le sol, une évidence s’impose à nous : les ressources dont nous avons besoin, respectueuses de la Terre et du climat, sont là, autour de nous. Ce qui manque souvent, c’est l’infrastructure pour les connecter, la volonté politique pour la financer et la confiance en la population pour comprendre ses intérêts personnels et collectifs. Be.Share tente de réunir toutes ces conditions.
Le quartier Nord de Bruxelles pourrait bien devenir, dans les prochaines années, la démonstration vivante qu’une ville peut s’affranchir des énergies fossiles sans grands sacrifices.