Depuis les années 1970, quelques pays ont choisi, par référendum ou décision politique, d'abandonner la production d’énergie nucléaire.
Certains n’y avaient presque pas encore recouru. D’autres en étaient de gros utilisateurs. Avec le recul, que dit leur bilan énergétique ? Petit tour d’horizon pour trois d’entre eux.
L’Allemagne : réussite du renouvelable mais coût élevé
Le tournant énergétique allemand a été décidé en 2002, accéléré après Fukushima (2011) et finalisé en avril 2023 avec l’arrêt des trois derniers réacteurs. Il est difficile d’avoir une estimation fine tant les chiffres varient d’une source à l’autre mais cette sortie aurait mobilisé des centaines de milliards d’euros d’investissements. Quel est donc le bilan aujourd’hui ?
D’un côté, en 2025, les renouvelables ont couvert plus de 58 % de la production électrique (contre 43% en 2021). Les émissions du secteur ont atteint leur niveau le plus bas depuis 70 ans. L’Allemagne a, de fait, développé une industrie éolienne et solaire de rang mondial.
Mais de l’autre, la fermeture du nucléaire a précédé celle du charbon. L’intensité carbone de l’électricité allemande reste en 2025 autour de 340 g CO2/kWh, contre ≈ 30 g CO2/kWh en France. Depuis 2023, l’Allemagne est importatrice nette d’électricité pour la première fois depuis 2002, achetant à la France et aux pays scandinaves, y compris donc de l’énergie produite grâce au nucléaire.
Mais ce qui est probablement le plus remarquable est la facture. À 0,38 €/kWh pour les particuliers, l’électricité allemande est la plus chère d’Europe, derrière l’Irlande. Les coûts de réseau et la dépendance au énergies fossiles en sont les principales causes. Le maintien d’investissements fort dans le renouvelable peut donc contribuer à une amélioration des coûts pour les consommateurs. On attend même un regain de dynamisme en la matière pour l’Allemagne, peut-être dès 2026 selon certains experts.
Le bilan peut donc à ce stade paraitre mitigé. Le chancelier Friedrich Merz a d’ailleurs récemment parlé de « grave erreur stratégique » à propos de la sortie du nucléaire bien qu’il ne semble pas envisager de retour en arrière. Il faut dire que les crises énergétiques, notamment celle de 2022 faisant suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ont fortement touché l’Allemagne, très dépendante du gaz russe. Nous devons alors observer comment le pays accuse le choc et renforce son autonomie énergétique à travers le renouvelable, tout en excluant le retour au nucléaire.
L’Italie : sortie mais dépendance chronique
Après un référendum consécutif à la catastrophe de Tchernobyl, l’Italie a fermé ses quatre centrales entre 1987 et 1990 mais une réflexion durable sur l’autonomie énergétique du pays semble n’avoir jamais réellement eu lieu. Elle est aujourd’hui le premier importateur net d’électricité en Europe, avec près de 50 TWh d’importations nettes en 2025 (environ 15 % de sa consommation), achetées principalement à la France, donc d’origine nucléaire. Son mix reste très dépendant du gaz, dont les prix ont explosé en 2022. Le 4 juin dernier, l’Assemblée nationale italienne a voté une loi-cadre permettant un retour au nucléaire, avec un objectif d’au moins 11 % du mix électrique d’ici 2050.

L’Autriche : quand ça marche sous conditions
Premier pays européen à refuser le nucléaire par référendum en 1978, l’Autriche a fait ce choix alors qu’à l’époque, le nucléaire semblait encore promis à un grand avenir. Ce résultat serré (50,5 % de non) a pourtant suffi à inscrire l’interdiction dans la loi, puis dans la Constitution en 1999.
L’Autriche est aidée dans son choix par sa géographie. Pays de montagnes, l’Autriche dispose d’un potentiel hydraulique très élevé qui constitue le coeur de son système électrique. Plus des trois quarts de son électricité est aujourd’hui d’origine renouvelable (malgré un léger recul en 2025), l’hydraulique en représentant la large majorité, complété par l’éolien et le solaire en forte croissance (et même en avance sur les prévisions pour 2030). Le pays vise 100 % renouvelable en 2030, objectif appuyé par la loi « EAG » de 2021, qui prévoit plus de 30 milliards d’euros d’investissements.
Mais deux nuances s’imposent. La première est géographique : ce modèle repose sur les Alpes, tous les pays n’ont pas cette chance. La deuxième est que si l’électricité autrichienne est largement décarbonée, l’importation de gaz naturel subsiste pour son chauffage et son industrie.
Pour l’anecdote, lorsque le référendum sur la sortie du nucléaire a eu lieu, la seule centrale du pays, située à Zwentendorf, venait d’être achevée. Aujourd’hui, elle sert de lieu d’exploitation pour la production d’énergie solaire.
Pour conclure
Ces constats ne valident ni la sortie ni le maintien du nucléaire et les questions non résolues sont évidemment encore nombreuses (gestion des déchets, coût des démantèlements, risques de catastrophe, nécessité de flexibilité du réseau, garantie d’approvisionnement, gestion de l’intermittence…). Les réponses sont différentes selon les contextes nationaux (géographie, structure préexistante du mix, possibilités d’importations, capacité d’investissement, histoire énergétique du pays, opinion publique). Il n’existe pas une formule unique réplicable si facilement.
Ce que l’Autriche démontre depuis des décennies, c’est qu’une électricité largement décarbonée sans nucléaire est à la fois possible et durable. Ce que l’Allemagne illustre, c’est que la transition renouvelable produit des résultats réels : un mix électrique transformé en vingt ans, des émissions en baisse après un léger rebond l’année de sortie du nucléaire… Les difficultés rencontrées, en particulier concernant le prix de l’électricité pour les consommateurs, tiennent moins au renouvelable lui-même qu’à un sous-investissement prolongé dans les réseaux et à une dépendance plus large au gaz. La question du séquençage, ici la fermeture de l’atome avant le charbon, peut aussi être questionnée.
Néanmoins, le mouvement observable en Europe ces derniers mois est significatif : la Belgique veut nationaliser son parc, l’Italie envisage d’y revenir, en Grèce et en Irlande le débat est rouvert… Ces évolutions sont nées des interrogations sur la sécurité d’approvisionnement et le coût de transition dans une Union européenne marquée profondément par le choc de 2022 et par celui (moindre) que nous connaissons aujourd’hui. Mais elles ne devraient pas remettre en cause le fait que les renouvelables doivent constituer aujourd’hui la colonne vertébrale de tout système électrique décarboné, avec ou sans nucléaire en complément.