Énergies renouvelables : promesse pour la paix ?

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Dans l’histoire de l’humanité, le contrôle des ressources énergétiques a de tout temps été la cause de déstabilisation, de prédation et de guerres.

Rien d’étonnant à cela puisque sans énergie, aucune société ne peut survivre et se développer. Les archéologues estiment que dès l’ère du feu, les conflits entre groupes préhistoriques portaient déjà sur le contrôle des forêts, c’est-à-dire des ressources en bois. Au Moyen Âge, seigneurs et abbayes se livraient souvent des guerres de moulins pour le contrôle des rivières. À l’ère industrielle, c’est le charbon qui devint l’enjeu central : l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne en 1871 visait autant ses gisements houillers que son territoire. Ajoutons pêle-mêle la crise de Suez en 1956, les guerres du Golfe en 1991 et 2003 ou aujourd’hui la guerre au Moyen-Orient qui menace le détroit d’Ormuz…

Le point commun de ces guerres ? Des énergies ancrées dans un territoire. Et qui contrôle le territoire les contrôlent aussi. Mais il existe des énergies sans frontière, le vent et le soleil notamment. Peut-on considérer que ces énergies-là sont dès lors porteuses de paix ?

La frontière fossile : une ligne qui tue

Une frontière, c’est une ligne tracée par des êtres humains pour délimiter un territoire, un pouvoir, une identité, une ressource. L’histoire de l’énergie fossile, c’est l’histoire de ces lignes tracées, contestées, défendues, franchies par la force. Car le pétrole est sous tel désert, le gaz sous telle mer, le charbon dans telle montagne. L’énergie fossile est un moteur des logiques frontalières les plus violentes.

Depuis plus d’un siècle, les zones de conflits armés et les zones de concentration des ressources houillères, pétrolières et gazières se recouvrent ainsi avec une régularité troublante. Récemment, l’enlèvement du Président du Venezuela par l’administration américaine marque surtout une nouvelle mainmise sur le pétrole dont ce pays est riche (premières réserves de brut prouvées de la planète). Quelques heures après cette opération militaire illégale, Donald Trump déclarait ainsi : « Je suis ravi d’annoncer que les autorités par intérim du Venezuela vont remettre aux Etats-Unis entre 30 et 50 millions de barils de pétrole sous sanction et de haute qualité« .  Autre exemple avec la guerre russe contre l’Ukraine et l’annexion de la Crimée en 2014, Nicolas Mazzuchi analyse que « Sans que les aspects énergétiques aient été la principale donnée présidant à l’annexion de la Crimée, il apparaît que ces derniers ne peuvent être sous-estimés. La Crimée offrait à l’Ukraine, avant 2014, la perspective d’une moindre dépendance aux approvisionnements russes par les richesses que recelaient les champs off-shore de la mer Noire. »

Et puis il y a bien sûr la frontière intérieure, sociale et économique, celle que la « malédiction des ressources » trace à l’intérieur même des pays producteurs, entre une élite (ou, souvent, des multinationales) qui capte les pétrodollars et une population qui n’en voit pas la couleur, génératrice de conflits sociaux, voire de guerres civiles.

Dès lors, on a le droit de se demander si la frontière la plus dangereuse du monde ne serait pas celle qui sépare un gisement de celui qui en a besoin ?

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Le vent et le soleil : des ressources qui refusent les frontières

A contrario, aucune frontière humaine n’arrête le soleil. Aucun traité ne peut empêcher le vent de souffler d’un pays à l’autre. Aucune armée ne peut s’emparer d’un rayon de lumière. Ces ressources-là ne se négocient pas, ne s’utilisent pas comme levier de pression diplomatique. Elles sont, par nature, ce que les énergies fossiles n’ont jamais été : un bien commun.

Un pays qui produit son énergie depuis son propre territoire (« son » soleil, « son » vent…) n’a plus besoin de négocier l’accès à une ressource étrangère. Il n’a plus à choisir entre ses valeurs et sa sécurité énergétique, entre ses engagements démocratiques et ses contrats gaziers.

C’est donc là qu’il peut y avoir le germe d’une géopolitique radicalement nouvelle. En théorie, du moins.

Passerelle ou pont-levis ?

Le potentiel de paix des renouvelables est réel mais il ne se réalise pas automatiquement. Ce ne sont pas les énergies elles-mêmes qui créent des divisions, ce sont les rapports de force politiques et économiques dans lesquels elles s’inscrivent.

Le projet européen est né d’une intuition simple : rendre les économies (d’abord via le charbon et l’acier) si interdépendantes que la guerre deviendrait impossible. Les interconnexions électriques en mer du Nord en sont aujourd’hui la continuation naturelle. Des nations qui se sont fait la guerre sur ces eaux connectent aujourd’hui leurs parcs éoliens par des câbles sous-marins. La frontière ne disparaît pas sur les cartes. Mais elle change de nature dans les faits.

Contre-exemple, le Maroc est souvent présenté comme le modèle de la transition sud-méditerranéenne. Ses gigantesques complexes solaires alimentent le récit d’un pays du Sud exportant de l’énergie propre vers l’Europe dans un rapport enfin rééquilibré. Mais une partie de ces installations sont implantées au Sahara occidental (à Laâyouneet Boujdour), dernière colonie d’Afrique selon l’ONU, que le Maroc occupe sans mandat international. Les Sahraouis et de nombreuses ONG dénoncent l’exploitation du potentiel solaire et éolien de ce territoire en contradiction avec le droit international, sans consentement ni bénéfice pour la population sahraouie. En 2021, la Cour de justice de l’UE a d’ailleurs invalidé des accords commerciaux UE-Maroc incluant ce territoire pour cette raison. La question est posée : peut-on construire une énergie de paix sur un territoire occupé ?

En laisse à travers la frontière

Qu’en est-il de la frontière qui sépare les pays qui fabriquent les technologies de transition de ceux qui en dépendent ? Car cette frontière-là existe et elle passe, pour l’essentiel, par la Chine.

La guerre au Moyen-Orient a agi comme un révélateur brutal de cette réalité. Alors que l’Europe se débat avec la flambée des prix du gaz (et donc, de l’électricité puisque les deux sont toujours couplés), Pékin engrange les commandes. Selon des données compilées par le think tank Ember, « les ventes cumulées de composants et produits liés aux énergies renouvelables par la Chine ont atteint 26 milliards de dollars au mois de mars [2026], ce qui représente de loin le chiffre d’affaires mensuel le plus élevé jamais enregistré par le pays dans le secteur des cleantech. » (L’Echo, 29 avril 2026) En somme, le choc du détroit d’Ormuz a déclenché une ruée mondiale vers les technologies vertes chinoises prêtes à être livrées.

Car c’est un quasi-monopole chinois qui s’étend à toute la chaîne. En 2025, plus de 90 % des composants des panneaux photovoltaïques installés en Europe provenaient de Chine. L’Europe a massivement externalisé la production des composants de sa propre transition énergétique au profit d’une industrie chinoise bénéficiant d’investissements colossaux et de faibles coûts de production.

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C’est ici un risque géopolitique majeur sachant que la relation entre l’UE et Pékin se tend de plus en plus. Maintenir une dépendance quasi totale sur les composants de la transition représente une vulnérabilité comparable à celle du gaz russe avant 2022. La Chine a déjà utilisé l’arme des restrictions à l’exportation sur certains métaux rares et rien ne garantit qu’elle ne le fera pas demain sur les batteries ou les panneaux.

Néanmoins, les panneaux solaires ayant une durée de vie de vingt à trente ans, une restriction chinoise à l’exportation freinerait le déploiement de nouvelles capacités sans affecter immédiatement celles déjà installées.

Les renouvelables sont donc une condition nécessaire de la paix énergétique mais pas suffisante. La manière dont on déploie la transition importe autant que la transition elle-même.

Une question se pose donc tout naturellement : l’Europe est-elle prête à payer le prix de sa vraie autonomie technologique ? La réponse passe par des standards éthiques contraignants sur les chaînes d’approvisionnement, de vrais accords de partenariat avec les pays producteurs et un investissement massif dans le recyclage des matériaux critiques. Le Critical Raw Materials Act va dans ce sens mais ce n’est pas encore suffisant.

Conclusion : le soleil et le vent ne demandent pas de visa

Revenons à la promesse du début. Le soleil ne connaît pas de frontières. Le vent non plus. Mais les êtres humains qui décident où s’implantent les panneaux et éoliennes, qui encaissent les revenus de l’énergie produite et qui négocient les contrats d’extraction des métaux nécessaires, eux, connaissent très bien les frontières. Et ils savent s’en servir.

Aujourd’hui, les frontières changent de forme mais ne disparaissent pas. Les exemples abordés dans l’article rappellent que les renouvelables ne sont un facteur de paix qu’à une condition : que leur développement soit démocratique, décentralisé et équitable. Une transition confisquée par quelques multinationales reproduirait les mêmes logiques frontalières que le pétrole, avec d’autres acteurs et la même concentration du pouvoir. Le vernis serait vert. La structure resterait identique.

C’est précisément pourquoi le modèle coopératif et citoyen n’est pas une niche sympathique dans le paysage énergétique. C’est une réponse politique à une question politique. Une énergie qui appartient à ceux qui la produisent et la consomment ne peut pas être utilisée comme arme diplomatique, ni délocalisée, ni coupée depuis l’étranger. Elle est, par construction, une énergie de paix.

Car la transition porte aussi une promesse que l’histoire de l’énergie n’avait encore jamais formulée aussi clairement : celle d’une énergie qui unit plutôt qu’elle ne divise. Qui partage plutôt qu’elle n’accapare. Qui se produit là où on la consomme, par ceux qui en ont besoin, sous le contrôle de ceux qui l’habitent. Les coopératives citoyennes, les communautés d’énergie, les interconnexions entre voisins construisent, brique par brique, une architecture énergétique que personne ne peut confisquer, mettre sous embargo ou couper depuis l’étranger.