Sept mois sans nucléaire en Belgique, qu’en apprendre ?

Belgique nucléaire

Depuis le 1er avril, la Belgique produit de l'électricité sans aucun réacteur nucléaire en service. Cette maintenance planifiée permet d’évaluer concrètement les performances du réseau et le comportement des acteurs de l’énergie.

En Belgique, il existe sept réacteurs répartis sur deux centrales nucléaires (quatre à Doel et trois à Tihange). Cinq d’entre eux ont été arrêtés entre 2022 et fin 2025. Or, s’il devait initialement s’agir d’un arrêt définitif, le gouvernement Arizona a surpris tout le monde en annonçant sa volonté de racheter le parc des réacteurs belges à Engie et de les remettre en fonction.

Aujourd’hui deux réacteurs sont donc encore actifs en Belgique : Doel 4 et Tihange 3, mis en service en 1985.  Mais tous deux sont à l’arrêt, respectivement depuis le 1er avril et le 4 avril, pour des travaux de maintenance lourde, de rechargement en combustible et de contrôles de sécurité liés à leur prolongation jusqu’en 2035. La date de redémarrage prévue est le 2 novembre 2026. Le même scénario se répétera en 2027 et 2028.

Pendant sept mois, la Belgique ne produira plus aucun mégawatt d’origine nucléaire. La capacité retirée du réseau est de 2,056 gigawatts (1,026 pour Doel 4 et 1,030 pour Tihange 3), sachant que la demande belge en termes de puissance varie d’environ 6 GW à 12 GW (selon qu’on soit le jour ou la nuit, en semaine ou le weekend). Pourtant, à ce jour, le réseau tient. Les lumières ne se sont pas éteintes. Elia produit d’ailleurs une étude montrant que cela n’aura aucun impact sur la sécurité d’approvisionnement et la stabilité du réseau.

Ce relatif silence à une époque où la question énergétique est omniprésente est peut-être déjà une donnée intéressante à observer.

Production nucléaire en Belgique : ce que les chiffres disent déjà

Pour comprendre l’ampleur du vide à combler, quelques repères. En 2025, le nucléaire représentait encore 34% du mix électrique belge, avec 22,5 TWh produits sur l’année (39,9% en 2023, 50,7% en 2010). En termes de comparaison, la consommation annuelle en Belgique se situe aux alentours de 80 TWh, sa production de 65 TWh étant complémentée par des importations. Elia estime qu’entre 2025 et 2050, la consommation électrique domestique belge devrait doubler.

Les renouvelables, eux, ont produit 22,4 TWh en 2025 – un record historique. Et pour la première fois, quasiment autant que le nucléaire. Quant à la production d’électricité carbonée, il faut noter que le gaz reste relativement bas (12,6 TWh en 2025, soit 19%).

Belgique nucléaire
Gauche : production solaire. Droite : production éolienne (offshore et onshore). Statistiques à retrouver ici.

Ces deux courbes qui se croisent – le nucléaire en baisse, le renouvelable en hausse – illustrent une tendance encore incertaine, surtout au regard des décisions que devra prendre le gouvernement fédéral sur l’avenir du parc nucléaire. Reste à voir si celle-ci s’inversera au détriment du renouvelable ou si les deux sources progresseront ensemble.

Belgique nucléaire
Mix de la production électrique en 2025 et 2024. Source : Elia.

Comment le réseau est-il alimenté ?

Trois sources principales compensent l’absence des deux réacteurs.

Les renouvelables, d’abord. Le solaire culmine au printemps et en été (représentant déjà 13% de la consommation électrique totale en 2025),  l’éolien en automne et en hiver. L’arrêt a donc été choisi stratégiquement pour coïncider avec une période de faible demande et de forte production solaire.

Les centrales au gaz, ensuite. Tampon quand les autres sources d’énergie ne suffisent pas, leur utilisation a atteint des niveaux historiquement bas en 2024 et 2025. La tendance se maintiendra‑t‑elle pendant ces sept mois ou l’absence de nucléaire entraînera‑t‑elle une hausse des énergies fossiles ?

Les importations, enfin. La Belgique est importatrice nette d’électricité depuis trois ans, notamment depuis la France – qui elle, utilise essentiellement la source nucléaire. Acheter de l’électricité nucléaire française pour compenser l’absence du nucléaire belge, c’est une réalité qu’on ne peut ignorer dans l’analyse. En 2025, ces importations nettes atteignaient 14 TWh. Ce chiffre augmentera probablement dans les mois à venir.

Les hypothèses à surveiller

Ces sept mois constituent un test grandeur nature à plus d’un égard.

  • Les prix vont-ils s’envoler ? C’est la principale crainte, surtout pour les industriels. Il est très difficile de répondre à cette question puisqu’il est impossible d’isoler les conséquences de l’arrêt de Doel 4 et de Tihange 3 des autres facteurs qui influencent les prix, en particulier alors que le monde vit une crise énergétique due au conflit au Moyen-Orient. On peut penser que les acteurs du marché ont pu anticiper l’arrêt puisque planifié de longue date. Mais si l’été est peu venteux et peu ensoleillé, si la demande est plus forte que prévu ou si le parc nucléaire français rencontre des problèmes, la pression pourrait monter. Voilà donc un indicateur à surveiller dans les prochains mois.
  • Les importations resteront-elles disponibles et à quel coût ? La dépendance à l’interconnexion européenne est un fait structurel. Elle fonctionne. Mais elle a un coût et une dimension géopolitique que la guerre en Ukraine a rendue évidente. Surveiller le volume et le prix des importations donnera une image concrète de ce que cette interconnexion signifie en pratique.
  • L’arrêt va-t-il peser sur le bilan carbone du réseau ? Les données permettront de le vérifier. Le nucléaire et les renouvelables étant tous deux des sources d’électricité quasi décarbonées, tout dépend de ce qui remplace temporairement Doel 4 et Tihange 3. Si le vide est comblé par le solaire, l’éolien et le nucléaire français, l’impact reste limité. Un appel accru au gaz augmenterait les émissions (environ 500 g de CO₂/kWh, soit dix fois plus que le solaire et cent fois plus que le nucléaire). Si les importations augmentent, tout dépendra de leur origine : électricité nucléaire française ou électricité allemande (dont 23% venait encore du charbon en 2025).

L’intensité carbone du réseau belge publiée en temps réel par Elia sera un indicateur clé, entre avril et novembre, pour estimer le coût carbone de cet arrêt.

Pourquoi ce moment est différent des précédents

Des réacteurs à l’arrêt, ça n’est pas nouveau en Belgique. Alors pourquoi cette fois est-elle particulière ?

Pour la première fois, les deux seuls réacteurs encore actifs sont simultanément hors service pour une durée aussi longue. C’est aussi une période politiquement sensible. Fin avril, le gouvernement De Wever et Engie ont ouvert des négociations pour un rachat par l’État belge de l’ensemble du parc nucléaire. L’objectif ? Une « reprise complète » avec gel immédiat des démantèlements. Un protocole d’accord doit être conclu avant le 1er octobre. Ces sept mois mettront en lumière la grande dépendance du réseau belge par rapport à ses voisins et cela pourrait peser directement dans ces négociations.

Enfin, les renouvelables ne sont plus anecdotiques puisque, pour la première fois, ils produisent un volume réellement comparable à celui du nucléaire. En 2025, plus de la moitié de la consommation belge était couverte par ces sources d’énergie 16% du temps (contre 11% en 2024). Nucléaire ou pas, la crise énergétique actuelle pourrait-elle décider de plus en plus de monde à se tourner vers elles ? Doit-on s’attendre à une forte croissance des capacités dans les prochains mois ? C’est là aussi un paramètre à suivre de près.