Plus de vingt ans après avoir décidé de sortir du nucléaire, la Belgique s'apprête à le racheter. En effet, fin avril, le gouvernement Arizona a annoncé l'ouverture de négociations avec Engie pour racheter l'intégralité de ses activités nucléaires dans le pays.
Une analyse de la situation du parc (état des installations, rentabilité, sécurité, etc) est donc en cours d’élaboration et un protocole d’accord est attendu pour le 1er octobre 2026. Au-delà de la surprise de l’annonce, voilà qui pose beaucoup de questions et révèle vingt ans d’impréparation.
Combien de réacteurs nucléaires sont encore actifs en Belgique ?
En 2003, la Belgique votait une loi de sortie progressive du nucléaire : tous les réacteurs devaient fermer au terme de 40 ans d’exploitation, c’est-à-dire en 2025 pour les plus jeunes. Engie s’était donc organisée en conséquence en lançant les procédures de démantèlement, réorientant sa stratégie et réduisant ses équipes.
Mais depuis, les revirements ont été nombreux : prolongation de dix ans pour Doel 1 et 2 en 2015, maintien de Doel 4 et Tihange 3 en 2022 face à la crise ukrainienne, abrogation de la loi de 2003 en mai 2025 et maintenant l’annonce du rachat de l’ensemble du parc. Aujourd’hui, cinq des sept réacteurs ont été arrêtés. Seuls Doel 4 et Tihange 3 restent opérationnels, mais sont temporairement à l’arrêt pour maintenance jusqu’en novembre 2026.
Pourtant, si la décision de 2003 avait été suivie d’une vraie politique énergétique alternative (investissements massifs dans l’éolien, le solaire, les réseaux, l’efficacité), la Belgique ne se retrouverait pas aujourd’hui dans cette situation compliquée. Deux décennies ont été perdues à tergiverser sur le nucléaire, pendant lesquelles les alternatives n’ont pas été construites à la hauteur du défi.
Que comprendrait le rachat du parc nucléaire belge ?
La nationalisation couvrirait les sept réacteurs, le personnel, les filiales nucléaires, les infrastructures et, ce n’est pas le moindre, les passifs. C’est-à-dire les obligations de démantèlement et la gestion des déchets. L’État ne rachèterait pas seulement deux réacteurs encore utiles à court terme. Il reprendrait l’intégralité d’un héritage lourd dont personne ne maîtrise le coût final.
L’état technique : Les réacteurs belges ont aujourd’hui entre 40 et 50 ans. Certains ont montré des problèmes sérieux : des milliers de microfissures ont par exemple été découvertes en 2012 dans les cuves de Doel 3 et Tihange 2 (désormais fermés définitivement). Pour ces deux réacteurs, des travaux de démantèlement ont par ailleurs déjà été entrepris rendant leur réactivation très incertaine, si pas financièrement impossible. Pour ceux encore en jeu, prolonger leur exploitation nécessite des travaux de modernisation importants. Selon le think tank Radiant Energy Group, le coût de remise en service des cinq réacteurs arrêtés se situerait entre 2,95 et 4,1 milliards d’euros mais cette estimation ne tient pas compte des coûts de mise en conformité avec les normes de sûreté, actualisées après la catastrophe de Fukushima.
La question des normes post-Fukushima : Après la catastrophe de 2011, l’association des régulateurs nucléaires européens a adopté de nouvelles normes de sûreté en 2014, transposées en droit belge seulement en 2020. Elles exigent notamment une meilleure résistance aux phénomènes naturels extrêmes, aux chutes d’avion et aux accidents combinés. L’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire rappelle donc que tout réacteur que l’on souhaite prolonger doit être mis en conformité avec ces exigences. Or comme les réacteurs de la première génération (Doel 1, Doel 2 et Tihange 1) devaient fermer, ils n’ont jamais fait l’objet des études nécessaires. La prolongation de Doel 4 et Tihange 3 (deuxième génération) a quant à elle nécessité entre 1,6 et 2 milliards d’euros pour leur seule mise aux normes post-Fukushima. On peut donc estimer que la mise en conformité des réacteurs de première génération coûterait probablement encore plus cher.
La gestion des déchets : Engie estime le coût total du démantèlement et de la gestion des déchets (qui ont une durée de vie entre 300 ans et plusieurs centaines de milliers d’années) à 19,8 milliards d’euros. L’Ondraf le chiffre plutôt à 24 milliards. Mais même cette estimation est probablement trop basse. Certains scénarios évoquent 40 à 60 milliards sur un siècle. Quand l’argent manquera, c’est évidemment l’État, et donc les citoyen.nes, qui combleront le différentiel.
Pourquoi le rachat du nucléaire est-il risqué pour l’État belge ?
Ironie de la situation : en 2023, dans le cadre de l’accord de prolongation de Doel 4 et Tihange 3, l’État avait versé 15 milliards d’euros à Engie pour prendre en charge les déchets. Il s’apprête maintenant à racheter le même parc, dont cinq réacteurs sur sept sont à l’arrêt et certains en cours de démantèlement. Engie se déleste d’actifs dont elle ne voulait plus, tout en ayant obtenu une couverture financière sur les déchets.
Le gouvernement entre donc dans ces négociations sans l’expertise technique d’Engie (et alors que l’expert nucléaire du cabinet du ministre de l’Energie a démissionné et n’est toujours pas remplacé), sous une pression qu’il s’est lui-même imposée avec cette annonce spectaculaire et inattendue qu’il serait désormais difficile de ne pas concrétiser.
Qui va payer le rachat du nucléaire belge ?
Le contribuable et le consommateur. Le rachat mobilisera des milliards supplémentaires dans un contexte de rigueur budgétaire. Et chaque euro engagé dans ce processus est un euro qui n’ira pas dans les renouvelables, les réseaux ou l’efficacité énergétique.
Soyons tout de même de bon compte : la nationalisation du parc nucléaire peut avoir ses avantages. Reprendre la main sur un outil stratégique, préserver l’expertise, stabiliser les prix, réduire la dépendance aux importations : les arguments existent. Mais ils ne peuvent occulter le paradoxe fondamental de la situation : un État qui rachète à prix fort ce qu’il avait décidé d’abandonner, dans un état de vétusté avancé, avec des passifs dont personne ne peut estimer le montant et au détriment probable des investissements renouvelables qui auraient dû être la réponse à la loi de 2003. Il sera donc nécessaire d’être très attentif à ce qui va se dérouler dans les prochains mois et à ce qui aura été négocié pour cette date butoir du 1er octobre. En espérant que le gouvernement sera prêt à reculer si le compte ne lui/nous est pas favorable.