Le partage : une idée douce, un enjeu radical

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Le partage, une valeur universelle dont on se demande bien qui pourrait être contre ? Derrière cette façade qui ne paie pas de mine se cache un potentiel profondément subversif allant au-delà de la simple idée qu’on s’en fait.

Il interroge le cœur même de notre modèle sociétal : le rapport à la propriété, à la consommation, à la solidarité. Il peut surtout devenir un puissant levier de transformation écologique, sociale et démocratique.

Une société d’abondance  

Notre société repose sur une logique de consommation individuelle, où la possession est considérée comme naturelle et synonyme de réussite et d’accomplissement. Chacun ses machines, chacun sa voiture, chacun son chez soi. Ainsi, nous vivons dans une époque saturée d’objets. Les tiroirs débordent de vêtements jamais ou peu portés, de nombreux appareils à l’utilisation occasionnelle prennent poussière dans les placards, cela sans compter sur ceux, comme nos téléphones, rendus obsolètes en moins de deux ans. Que dire des étagères croulant sous les livres, vinyles et DVD qui auraient pu être empruntés à la bibliothèque communale, mais qui servent surtout de décor à nos intérieurs.

Rendons-nous compte de cette abondance : 100 milliards de vêtements sont produits chaque année dans le monde, de quoi habiller l’humanité pendant 6 générations. Selon l’ADEME, un ménage français possède en moyenne 99 appareils électroniques, pour 2,5 tonnes d’équipements dans la maison. Leur fabrication nécessite 45 tonnes de matières premières et émet 6 tonnes de CO₂, soit 6 allers-retours Paris-New York.

Collectivement, nous payons donc très cher pour des biens individuels qui dorment 95% du temps, stockés chez nous. On nous a convaincu de posséder ce dont on aurait éventuellement besoin mais pas réellement. Les fabricants ont créé des débouchés infinis et des consommateurs captifs, pris dans une logique d’achat perpétuel, au détriment de notre environnement et de notre bien-être collectif : un modèle insoutenable.

Pourtant, la propriété nous rend-elle vraiment heureux ? De nombreuses choses s’apprécient mieux lorsqu’elles sont partagées. Ce qui importe, ce n’est pas tant que les choses soient à nous, mais qu’elles nous permettent de nous accomplir. Cela ne passe donc pas nécessairement par la propriété, mais par l’accès : à la santé, à l’éducation, à une habitation, à la possibilité de se déplacer, au divertissement. Et cela pour garantir une vie digne à chacun, tout en s’épanouissant.

Une société matériellement saturée mais socialement appauvrie. 

Ironie du sort : malgré cette abondance matérielle, de nombreux belges manquent toujours de l’essentiel. En 2024, 18,3% de la population était exposée au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, soit un peu plus de 2,1 millions de personnes (Statbel). Cette pauvreté ne se limite pas au revenu : elle touche aussi l’accès au logement, à la santé, à la vie sociale. Concernant cette dernière, en 2023, l’Organisation mondiale de santé classe la solitude comme une « priorité de santé publique ».

Vivant dans nos bulles individuelles, élargies ici et là à nos familles et nos amis, les lieux de rencontre se raréfient (le déclin des tiers lieux est bien connu). Combien d’heures par semaine consacrons nous encore en dehors de notre travail à des projets collectifs ? Combien de voisins dans notre rue ou quartier connaissons-nous ? Le partage devient une réponse à la fois matérielle et relationnelle : il récrée des lieux de coopération, remet du commun dans nos vies, retisse des solidarités.

Une transformation écologique, sociale et démocratique.

Le partage lutte directement contre la surconsommation, le gaspillage de matières premières et les impacts environnementaux liés à la production individuelle. Mutualiser les objets du quotidien, c’est réduire drastiquement notre empreinte écologique.

Sur le plan social, le partage c’est aussi un moindre coût pour les ménages, l’accès à des équipements de meilleure qualité, des emplois locaux non délocalisables, créant des services de proximité et du lien social.

Sur le plan démocratique, les initiatives de partage deviennent un prétexte pour décider ensemble et reprendre la main sur ce qui nous concerne. Là où la société marchande nous réduit trop souvent au rôle de consommateurs passifs, il restaure la capacité à se parler et à coopérer pour construire des solutions collectives. Beaucoup d’entre elles se fondent sur des gouvernances horizontales où chaque voix compte. Le partage est ainsi un vecteur de socialisation et de reconstruction du commun. De nouveaux lieux, de nouvelles formes d’expression de la citoyenneté.

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La marchandisation du partage

Formidable moteur d’émancipation, qui doit en être à l’initiative ? Les citoyens ? Le secteur public ? Le secteur privé ? Qui en contrôle les outils et les règles d’accès ? Qui profite de la valeur créée ?

Dans notre société, la tentation est grande de laisser au secteur privé marchand le soin d’organiser ces initiatives. Or, le danger est qu’il les transforme en un business où l’accès aux biens est organisé selon la capacité de payer et les bénéfices possibles à en tirer. Le but d’une activité de de partage ne doit pas être le profit d’un petit nombre, mais la suffisance de tous. Nous passerions d’une dépendance à la propriété individuelle à une dépendance à des plateformes privées, contrôlant l’accès aux besoins essentiels via les prix fixés par elles-mêmes. Le partage ne doit pas devenir un nouveau champ de maximisation des profits et de compétition, mais un droit d’accès universel, construit par et pour les gens. Mais alors comment aider à son essor tout en préservant son identité citoyenne ?

Un ministère du partage

Aujourd’hui, beaucoup d’initiatives citoyennes peinent à exister par manque de temps, de moyens, de reconnaissance. Évoluent dans un système taillé sur mesure pour la consommation individuelle, elles reposent souvent sur des bénévoles alors que nos rythmes de vie laissent peu de temps à l’engagement collectif. N’oublions pas aussi la difficulté à mobiliser des publics façonnés par une culture de l’individualisme.

Constamment mises en concurrence avec des modèles commerciaux plus visibles et plus puissants, elles doivent survivre dans un environnement mondialisé où seuls les plus rentables prospèrent, au détriment de projets dont le but est le bien commun et non le profit.

Dans ces conditions, leur développement est fragile. C’est pourquoi un chambardement ne pourra jaillir que par l’intervention d’un État partenaire qui faciliterait activement l’émergence de ces dynamiques, au travers par exemple d’un cadre réglementaire contraignant, d’imposition d’obligations de mutualisation, de soutien financier et technique aux initiatives citoyennes autoorganisées et gérées démocratiquement, de formations aux citoyens pour leur permettre de retrouver du pouvoir d’agir et de porter des projets transformatifs, etc. En bref, donner au partage les moyens de devenir une véritable politique publique d’émancipation collective.

Une campagne d’Education Permanente sur le partage

Pour que cette transition vers une société du partage devienne réalité, il faut d’abord en changer l’imaginaire collectif. Montrer que d’autres manières de faire sont déjà là, qu’elles fonctionnent, qu’elles rendent la vie plus simple, plus joyeuse, plus juste. Et créer un rapport de force pour que les pouvoirs publics prennent enfin le relais.

C’est tout l’enjeu de la campagne d’Éducation Permanente menée cette année par Énergie Commune. Nous voulons remettre le partage au cœur du débat démocratique : partage d’énergie, d’objets, de temps, de lieux, etc. Autant de pratiques concrètes qui réinventent nos manières de vivre, de consommer, de nous entraider que nous souhaitons explorer, interroger les conditions nécessaires à la l’émergence des dynamiques de partage, et aussi les écueils à éviter.

Nos objectifs

  • Visibiliser les initiatives de partage déjà actives en Belgique francophone et mettre en avant celles et ceux qui les font vivre.
  • Comprendre les obstacles rencontrés sur le terrain
  • Co-construire une pétition citoyenne en vue d’une commission délibérative mixte au Parlement wallon, afin d’élaborer ensemble des recommandations ambitieuses pour développer la culture du partage en Wallonie.

Parce que le partage ne doit pas être un hobby pour idéalistes isolés. Il doit devenir une politique publique forte et un pilier d’un projet de société plus écologique, solidaire et démocratique.

Ensemble, faisons du partage un droit, pas une option.