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Oui, la sobriété numérique est possible et souhaitable

Le numérique émet déjà plus de gaz à effet de serre que le transport aérien. Une tendance qui pourrait fortement s’amplifier avec le développement de la 5G et des objets connectés. Voici comment réconcilier Internet et Climat. 

Télétravail, loisirs en streaming, déploiement de la 5G et des objets connectés, … Tout pousse actuellement à la croissance du numérique. Or, les infrastructures et l’usage d’internet représentent déjà environ 4% de la consommation mondiale d’énergie primaire et 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit plus que le transport aérien. 

Et cette empreinte carbone pourrait doubler d’ici 2025, pour atteindre le même niveau de pollution que le trafic automobile, si rien n’est fait pour réguler le secteur numérique, selon les estimations de l’ADEME - agence de la transition écologique en France (lire le rapport La face cachée du numérique). 

Voici une illustration, réalisée par Radio France Internationale, qui résume bien les enjeux de la pollution numérique : 

Le secteur numérique consomme de l’énergie pour son usage (55%) mais aussi pour la fabrication des infrastructures : serveurs, réseaux et terminaux tels que ordinateurs et smartphones (45%). 

Et parmi les usages, la vidéo en ligne (streaming) représente le plus gros impact environnemental. 

Selon un important rapport de The Shift Project, la vidéo en ligne génère en effet 60 % des flux de données mondiaux et plus de 300 millions de tonnes de CO2 par an, soit autant que l’Espagne. 

Comment réconcilier Internet et Climat ? 

 

Très loin de ces constats, les gouvernements belge et européens misent notamment sur le numérique pour sortir de la crise économique liée au Covid-19. 

Or, la coalition Kaya – qui réunit les entreprises belges de la transition écologique - expliquait récemment dans une carte blanche que “Le numérique n’est pas une fin en soi pour la relance”

Il s’agit en effet d’en évaluer les impacts économiques, financiers, sociaux, sanitaires et environnementaux (dont l’empreinte matières) afin de mettre le numérique au service d’un monde plus juste et plus durable. 

Oui, la sobriété numérique est possible et souhaitable afin de concilier les bénéfices sociétaux du web avec les ressources limitées de la planète et un climat à stabiliser. 

N’oublions pas que l’Europe vise un système énergétique zéro carbone en 2050 et s’appuiera aussi sur un réseau électrique intelligent et connecté. 

Il s’agit donc de donner priorité aux usages numériques les plus bénéfiques à la collectivité et de réduire les usages les plus néfastes. 

 

Réguler le secteur numérique 

 

S’il est bienvenu de conscientiser les internautes sur leur impact carbone, rien ne sert par contre de les culpabiliser pour leurs multiples usages du web. 

Comme le souligne The Shift Projet, “les usages du numérique sont en effet davantage le fruit d’un système que la somme des comportements individuels.” 

C’est donc bien l’ensemble du secteur numérique qu’il s’agit de réguler afin de l’intégrer, comme les autres secteurs économiques, dans les politiques publiques visant à atteindre les objectifs climatiques fixés par l'Accord de Paris. 

Dans cette perspective, le Sénat français - et plus précisément la Commission de l'aménagement du territoire et du développement durable - a publié en juin 2020 un rapport très intéressant intitulé “Pour une transition numérique écologique”

Nous en reprenons ici quelques idées inspirantes. 

 

Conscientiser les utilisateurs 

 

Un préalable indispensable : sensibiliser les internautes à adopter les gestes numériques éco-responsables, tels que :  

  • privilégier le WIFI et éviter la 4G pour lire des vidéos (la 4G consomme 23 fois plus d’énergie et donc émet d’autant plus de gaz à effet de serre),  
  • visionner les films dans une définition adaptée à votre écran (la haute définition est souvent inutile et consomme beaucoup plus de bande passante et donc d’énergie), 
  • bloquer la lecture automatique de vidéos sur les réseaux sociaux (ceux-ci tentent de capter constamment votre attention, sans votre consentement). 

 

Un dirigeable de Greenpeace survole le siège de Facebook pour dénoncer la pollution numérique. Les réseaux sociaux développent des pratiques énergivores pour des raisons commerciales (scroll infini, lancement automatique de vidéos, …). 

 

Dans les écoles, il s’agira d’inclure la sobriété numérique dans les cours d’éducation à l’environnement ; et de développer des cours sur l’écoconception des sites et services numériques pour les futurs ingénieurs et informaticiens. 

Au niveau des entreprises, les experts du Sénat français proposent d’inscrire l’impact environnemental du numérique dans le bilan de la Responsabilité Sociétale des Entreprises et de créer un incitant fiscal pour la réalisation de mesures d'impact environnemental des services numériques. 

Enfin, le rapport propose de mettre à disposition des collectivités territoriales un outil permettant l’évaluation environnementale des projets de type smart cities, dont les effets indirects sont parfois plus néfastes que bénéfiques. 

 

Prolonger la durée de vie des ordinateurs 

 

La fabrication et la distribution des terminaux (smartphones, ordinateurs, imprimantes, tablettes, téléviseurs, consoles de jeu, enceintes connectées, écrans publicitaires, ...) représentent une part importante de l’empreinte carbone du numérique. 

Il s’agit donc de prolonger au mieux leur durée de vie, grâce à ces mesures : 

  • Introduire une taxe carbone aux frontières européennes pour internaliser le coût environnemental des terminaux importés. 
  • Renforcer les sanctions contre l'obsolescence programmée (par exemple via un recours plus systématique au “name and shame” c-à-d déclarer publiquement qu’une entreprise agit de manière à accélérer l’obsolescence de ses produits, ce qui impacte son image). 
  • Renforcer la lutte contre l'obsolescence logicielle (par exemple via une dissociation des mises à jour correctives et des mises à jour évolutives, pouvant accélérer l'obsolescence du terminal). 

 

Favoriser le réemploi et la réparation des terminaux : instaurer une TVA réduite pour les appareils reconditionnés, fixer des objectifs ambitieux de réparation et de réemploi dans le cahier des charges des éco-organismes de la filière DEEE - déchets d'équipements électriques et électroniques -, activer des commandes publiques avec critères de durabilité et de réparabilité, conditionner les aides à la numérisation des entreprises dans le cadre du plan de relance à l'intégration d'une ambition environnementale, privilégiant par exemple l'acquisition de terminaux reconditionnés à l'achat d'équipements neufs. 

 

Il s’agit de prolonger la durée de vie des équipements informatiques et de favoriser la réparation et le réemploi des terminaux. 

 

 

Développer une gestion durable 

 

Les données numériques sont une ressource précieuse pour de nombreuses activités de notre société. Cependant, elles ne sont pas illimitées. 

Or, avec l'évolution des technologies, les utilisateurs ont été encouragés à consommer toujours plus de données. En France, la consommation de données mobiles 4G augmente de 30 % par an environ. La tendance devrait se poursuivre dans les années à venir, notamment avec le déploiement attendu de la 5G, qui permettra de multiplier le débit par 10 par rapport à la 4G. Selon le rapport français, la consommation d'énergie primaire des réseaux en France pourrait passer à 13,3 TWh en 2025, et 19,4 TWh en 2040, soit une hausse de 75 %.  

La hausse continue de la consommation de données impacte également les data centers, dont la consommation électrique devrait être multipliée par trois en vingt ans, malgré les gains d'efficacité énergétique (voir plus loin). 

Les experts du Sénat français préconisent dès lors l’adoption d’une loi définissant la donnée numérique comme ressource nécessitant une gestion durable, d’interdire les forfaits mobiles avec accès illimités et de rendre obligatoire une tarification proportionnelle au volume de données du forfait. 

Vu leurs impacts énergétique et environnemental, les données numériques devraient être considérées comme une ressource nécessitant une gestion durable. Une loi pourrait par exemple interdire les forfaits illimités. 

 

Il s’agit également d’encadrer le streaming vidéo, qui représente 60% du trafic internet mondial. 

Lors des périodes de confinement, la France dû demander aux fournisseurs internet américains de réduire la qualité de leurs vidéos afin de ne pas saturer le réseau et ne pas mettre en danger d’autres usages du web (télétravail, télé-médecine, cours à distance, …). 

Suite à cette expérience, les experts proposent une obligation d'adapter la qualité de la vidéo téléchargée à la résolution maximale du terminal et d’introduire une taxe sur les plus gros émetteurs de données, afin d'inciter à une injection plus raisonnable de données sur le réseau. 

Enfin, l’écoconception devrait devenir la norme pour les sites web publics et privés. 

Les plateformes de streaming pourraient être obligées d’adapter la définition des vidéos à la taille du terminal (ici un smartphone) et de s’acquitter d’une taxe environnementale.  

 

Une régulation de l’attention 

 

Les fournisseurs de contenus et les réseaux sociaux sont en concurrence et surenchère permanente pour capter l’attention des internautes, à des fins publicitaires notamment. 
 

Les designs des sites et services numériques sont développés à cette fin : utilisation de couleurs vives, notifications permanentes, scroll infini, lancement automatique de vidéos, ... 

Les experts du Sénat français préconisent d’interdire ces pratiques. L’internaute redeviendrait ainsi libre de choisir les contenus qu’il souhaite consulter ou non. 

 

Des datas centers au service de la transition énergétique 

 

Au niveau des infrastructures, les serveurs, réseaux et terminaux se partagent à parts plus ou moins égales la consommation énergétique. 

Ces dernières années, les datas centers - où sont stockées les données - ont gagné en efficience énergétique, notamment par la création de centres gigantesques : minimum 5000 serveurs sur 3000m², permettant une économie d’énergie sur les besoins en refroidissement et l’évacuation de la chaleur. 

Le hic, c’est que ces améliorations technologiques ont facilité l’accès aux données, dont la consommation a explosé. Du coup, l’infrastructure continue à se développer et la demande globale d’énergie à augmenter. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond (lire l’excellent dossier de la RTBF : L’ère des données et notamment l’article Quand améliorer l'efficience énergétique ne suffit plus, ou l'effet rebond dans le numérique). 

Les centres de données (data centers) ont gagné en efficience énergétique mais cela a favorisé une explosion de la consommation de données. 

 

Ce constat rappelle donc l’intérêt de légiférer pour une gestion durable des données (voir plus haut) mais aussi l’opportunité de mettre ces infrastructures au service de la transition énergétique. 

Plusieurs géants de l’internet ont compris l’intérêt économique d’investir dans l’électricité renouvelable, désormais plus compétitive que les énergies fossiles. 

Dans son rapport “Clicking clean” (2017), Greenpeace salue ainsi l’effort de Apple, Google, Facebook, Ebay et Switch d’alimenter leurs data centers en énergies renouvelables. Mais l’ONG déplore le retard de grands acteurs comme Amazon, Netflix, IBM, HPE, Oracle ou Samsung.

L’ADEME - agence de la transition écologique en France – va plus loin et préconise de « développer les énergies renouvelables, les productions locales et les micro-réseaux interconnectés sur les sites de data centers, en lien avec le réseau traditionnel et les sites voisins » (lire le rapport L'impact spatial et énergétique des data centers sur les territoires). 

Les centres informatiques pourraient ainsi devenir un « levier majeur de flexibilité locale » permettant de stocker l'électricité des installations d'énergies renouvelables intermittentes (lire notre article Flexibilité et stockage, deux solutions complémentaires). 

Par ailleurs, des solutions existent désormais pour récupérer la chaleur émise par les serveurs informatiques, afin de chauffer des bâtiments, ce qui évite un gaspillage énergétique (lire notre article Datas centers : vers des solutions locales et renouvelables ?). 

 

Les centres de données alimentés en énergies renouvelables pourraient offrir un levier majeur de flexibilité locale pour le réseau électrique. 

 

En conclusion 

 

Comme on le voit, réconcilier internet et climat nécessite de mener différentes politiques publiques pour réguler les nombreux aspects de l’économie numérique. 

Mais en donnant priorité aux usages bénéfiques pour la collectivité, la transition numérique pourra se mettre au service d'un système énergétique 100% renouvelables. 

 

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Débats
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